LUMIÈRES NOIRES : L’HÉRITAGE DOULOUREUX LES ANTI-LUMIÈRES

 

Dans un discours prononcé le 28 Septembre 2018, demeuré tristement célèbre en raison de la polémique qu’il a engendrée, Eric Zemmour apostrophait ainsi la jeunesse française : « Les jeunes français vont-ils accepter de vivre en minorité sur la terre de leurs ancêtres ou bien se battre pour leur libération ? » Il s’agissait du Discours inaugural de la Droite, réunissant plusieurs mouvements d’extrême-droite, ou proches de l’extrême- droite. Fidèle à ses thèmes de prédilection, maintes fois exposés et développés dans de nombreux ouvrages, dont Le suicide français, paru en 2014, notre chroniqueur, historien et polémiste poursuivait en brossant un tableau apocalyptique de la France, devenue selon lui, une terre colonisée, envahie par des mouvements migratoires incessants et qui l’auraient dénaturée, acculturée, dépossédée de son histoire, de ses valeurs et de sa culture. Parmi les envahisseurs, il en est un plus redoutable que tout car se composant de fanatiques religieux, il s’agit des musulmans sur le point de dicter leur loi à notre pays. Tout ceci agrémenté d’un soupçon de complotisme visant nos élites qui «crachent sur sa tombe et piétinent son cadavre encore fumant. Elles en tirent gratification sociale et financière.Elles ont désintégré le peuple en le privant de  sa mémoire nationale par la déculturation tout en brisant son unité par l'immigration"

Septembre 2016, nous n’avions plus d’autre choix, disait-il encore que « celui entre l’Islam et la France ». Bien entendu, ces propos ont été condamnés et sanctionnés, relevant de ce que la Cour de Justice a considéré être une provocation à la haine religieuse, à laquelle il faudrait ajouter la haine raciale. Mais cela n’empêche pas pareilles idées de continuer à se répandre faisant dans toute l’Europe des émules, et redonnant de la vigueur aux partis d’extrême-droite qui se veulent « décomplexés » selon le terme en vigueur.

2021, Eric Zemmour fait savoir qu’il sera peut-être candidat à l’élection présidentielle. Ceci pourrait nous faire sourire, mais ce serait alors faire preuve de désinvolture historique, voire de cécité face à un ensemble d’idées qui semblent devoir s’installer durablement dans notre paysage médiatique et éditorial. Si, en effet, on peut encore considérer que le lectorat de Renaud Camus adepte de sa théorie du « Grand Remplacement », celui du royaliste Jean Raspail dont l’œuvre majeure Le camp des saints, a connu de multiples rééditions , ou encore celui d’Alain Soral, demeure minoritaire, il n’en demeure pas moins que nous assistons à des conflits d’idées, de valeurs, de visions de l’histoire et du monde qui, se surajoutant aux vieux clivages idéologiques et politiques qui sont ceux de la cinquième république, fracturent et déchirent encore un peu plus profondément le corps social, générant une montée sans limites de l’intolérance et de la violence, le tout exacerbé et amplifié par l’usage des réseaux sociaux et l’accaparement médiatique.

D’un bout à l’autre de la planète, et sur tous les continents maintenant, on rejette et vilipende l’héritage des Lumières : que reste-t-il vraiment de cet idéal d’une société libre et apaisée parce qu’ayant progressivement vaincu par l’usage de la raison, le développement de l’esprit critique, les oppressions religieuses, politiques, raciales ? Que reste-t-il de la tolérance, de l’égalité, de la démocratie fondée sur le débat d’idées et le respect des différences, source d’enrichissement mutuel et non pas de guerre ; que reste t-il de l’universalisme c’est- à- dire la volonté de poser comme valables et légitimes pour l’ensemble de l’humanité certains principes et valeurs sans lesquels il n’est pas possible, ni concevable de construire des sociétés humaines parce que, précisément, c’est le concept d’Homme qui y serait manquant ? À l’heure où l’humanité est confrontée aux plus grands défis de son histoire : désastres écologiques tels que l’ extinction des espèces, l’épuisement des ressources, le dérèglement du climat, la gestion du nucléaire ; mais également les ravages de pandémies sans parler du risque d’un embrasement général des conflits,... nous perdons de vue que pour tout cela, nous avons urgemment besoin d’universalisme, comme nous perdons de vue que la démocratie est une construction fragile qu’il faut sans cesse protéger si on ne veut pas que s’abatte à nouveau sur nous un nouvel ordre totalitaire dont les formes sont peut-être en train de s’inventer...
« Le ventre (serait-il) encore fécond d’où a surgi la bête immonde » ? Cette célèbre métaphore que l’on doit à Berthold Brecht est précédée d’une autre phrase qui sonne comme une mise demeure : « Apprenez à voir, plutôt que de rester les yeux ronds » !

C’est ce que nous essaierons d’accomplir au travers de ce cours qui s’intéressera à cet ensemble de pensées et de penseurs que l’on a qualifiés, après Nietzsche « d’ Anti- Lumières ». Semblables aux Lumières auxquels ils s‘opposent, ils ne forment pas un courant homogène de pensée ; et l’on peinerait, là aussi, à trouver un corpus. Néanmoins, de la fin du XVIIIe siècle jusqu’au début du XXe, l’on assiste à toute une production de textes, qui se veulent farouchement hostiles au programme des Lumières.

Quels sont-ils ?

Il y a d’abord le Romantisme et particulièrement la mouvance Sturm und Drang pour lesquels la raison plébiscitée par les Lumières est une raison calculatrice et instrumentale qui évolue dans un monde d’abstractions en niant le monde réel des hommes, et en niant la nature. Dans ce mouvement très divers, on trouve aussi bien Schelling, Schlegel, Novalis, le jeune Goethe et bien d’autres encore tel Edmund Burke qui qualifie les idéaux politiques des Lumières de « métaphysique politique ».

La question de l’existence de droits naturels imprescriptibles, dont nous avions souligné l’importance, se trouve attaquée par le courant anglais de l’utilitarisme et notamment par les réflexions d’un Jeremy Bentham. Les Anti-Lumières développent une pensée que l’on peut qualifier de « réactionnaire » au sens où, rejetant tous les acquis de la révolution française, ils prônent un retour aux traditions, et utilisent la violence révolutionnaire comme argument majeur pour légitimer une soumission absolue à la nation et à Dieu. Ce sera particulièrement le cas en France pour des penseurs tels que Joseph de Maistre et Louis de Bonald. Si l’on examine plus précisément la question de l’universalisme telle qu’elle se manifeste et se coule dans le marbre de la Déclaration des Droits de l’homme, il faudrait ajouter la critique marxienne des « Droits de l’Homme » : Marx posant la question de quel homme s’agit-il ? Où l’on voit s’exposer, au travers de son analyse, toutes les difficultés pour construire la notion d’universel, difficultés dont nous ne sommes pas sortis.

Les Anti-Lumières sont, au travers de leurs écrits, des penseurs qui nous invitent à poursuivre notre réflexion sur des concepts fondamentaux tels que celui de Nation, ou encore de Peuple. Ce sera par exemple le cas de Carl Schmitt, dont la conception du Peuple et de la Race en fera l’un des théoriciens du nazisme. Ils nous invitent aussi à examiner la Raison occidentale pour évaluer son rôle dans la catastrophe majeure que fut l’expérience totalitaire au travers du nazisme et du stalinisme, ce qui a été entrepris par Adorno et Horkheimer au sein de l’École de Francfort.

Face aux conflits générés par le racialisme, le suprémacisme blanc, les études post-coloniales, et celles sur le genre, il nous a semblé nécessaire de tenter de reconstituer quelque peu la matrice de ces courants actuels qui sont parfois des dérives, pour comprendre que nous sommes les héritiers de deux traditions de pensée, qui se combattent, cherchent à se détruire. L’enjeu de ce combat est double : il s’agit non seulement de construire le monde de demain, mais également de comprendre et d’assumer notre identité dans tout ce qu’elle peut recouvrir de tensions et de contradictions. Dans ce qu’elle a d’ouvert car relevant d’un procès et non d’un état, ou d’une quelconque substance. En un mot, assumer notre identité sans se résoudre à ce qu’Élizabeth Roudinesco, appelle dans son dernier ouvrage, Soi-même comme un roi,1les « assignations identitaires ».

1 Élizabeth Roudinesco. Soi-même comme un roi. Essai sur les dérives identitaires. Paris, Seuil, 2021.